Quelles sont les couleurs utilisées dans les manuscrits de l’époque romane ? Quelles différences y a-t-il avec la palette carolingienne et pourquoi ? Comment étaient utilisées les couleurs ?
C’est ce que je vous explique aujourd’hui.

Lors de mon apprentissage, j’ai tout de suite été fascinée par les couleurs de l’enluminure romane, et ce, malgré mon attachement direct pour l’enluminure carolingienne.
Comment ne pas être fascinée par ses couleurs vives et vibrantes ainsi que leurs associations si particulières ?
Cependant, j’ai rapidement découvert que les couleurs vibrantes que j’affectionnais tant n’étaient pas utilisées dans tous les manuscrits et que définir la palette de couleur romane était une question d’époque autant que de lieu.
Il y a en effet à l’époque romane des débats autour de la couleur et de ce qu’elle représente. Et quand certains l’embrassent, considérant qu’elle est lumière et chaleur, d’autres la répriment (Saint Bernard de Clervaux) persuadés qu’elle est futile et même trompeuse. La polychromie est rejetée. Cela se ressent donc inévitablement dans les manuscrits produits par les uns ou les autres.
Néanmoins, pour ne pas m’étendre trop longtemps sur le sujet ici, j’essayerai malgré tout de traiter la palette romane de façon globale. Si cela vous intéresse, je reviendrai plus tard en détail sur ces débats idéologiques autour de la couleur.
Introduction
Comme je l’avais fait la dernière fois, je partirai de la palette de couleurs du style précédent pour cerner celle du style roman.
Souvenez-vous-en. La palette carolingienne s’était vraiment étoffée par rapport à celle de l’époque mérovingienne et était composée de :
- Blanc : céruse ou craie
- Jaune : orpiment et ocre jaune
- Rouge : pourpre et tous ses dérivés → folium, orseille, garance ; vermillon et minium
- Vert : vert-de-gris, malachite, terres vertes, verts composés par mélanges et/ou superposition
- Bleu : indigo, azurite, lapis-lazuli et même bleu égyptien
- Noir : noir de fumée ou de carbone
- Brun : terres et ocre rouge
Eh bien la palette romane suit à peu près les mêmes traces, seulement, l’évolution des modes et des techniques aux XIème et XIIème siècle font que les couleurs sont utilisées bien différemment.
La palette
Blanc
A l’époque romane, le blanc est surtout utilisé pour rehausser les couleurs et leur apporter de la lumière sous forme de cernes fins et de détails.
Il peut également servir à composer un camaïeu d’une autre couleur par mélange lorsque celle-ci ne peut être posée en transparence. De multitudes teintes intermédiaires voient ainsi le jour.
Pour citer quelques pigments, il y a les blancs de plomb (céruse), mais aussi des blancs naturels liés au calcaire – tels que la craie, la calcite, l’anhydrite, la dolomite et le gypse – ou à l’argile – tel que le kaolin –.

Jaune
Suite aux réformes liturgiques sur la couleur et ce qu’elle représente, le jaune fait partie des couleurs qui sont évincées, car trop voyantes. Cependant, il reste présent dans les manuscrits.
Il est généralement utilisé par touches, mais cela dépend des lieux de production. Les enlumineurs du sud influencés par l’enluminure mozarabe l’utilisent toujours plus volontiers en aplat qu’en détails.
Généralement, il est utilisé pour tracer les capitales et les lombardes en début de texte. Dans les lettrines monumentales et les miniatures, il sert à éclaircir les couleurs telles que le vert ou le bleu et leur apporter de la lumière. Mais le plus souvent, il est utilisé en transparence ou en mélange pour obtenir la couleur carnation (celle de la peau).
Pour citer quelques pigments, on retrouve les jaunes tels que l’orpiment et l’ocre jaune


Rouge
Le rouge est l’une des trois couleurs dominantes de l’enluminure romane avec le vert et le bleu. Bien loin de la pourpre impériale carolingienne, le rouge utilisé à cette époque est très souvent le vermillon, éclatant et vibrant.
Selon les lieux de production, il sera néanmoins travaillé de façon plus légère en lavis. Il est, avec le jaune, l’une des couleurs récriées par les débats, car trop voyante et onéreuse.
Pour citer quelques pigments, on retrouve donc le vermillon, mais aussi le cinabre en plus des couleurs plus violacées telles que le folium et l’orseille.


Vert
Suite aux réformes sur les couleurs et leurs significations, le vert est, avec le rouge et le jaune une des couleurs bannies de la vie quotidienne en raison de sa vivacité et de son coût.
Néanmoins, il reste l’une des trois couleurs dominantes de l’enluminure romane avec le rouge et le bleu. Alors qu’il était assez discret à l’époque carolingienne, il est présent dans quasiment tous les manuscrits de l’époque romane, que ce soit en aplats, en transparence, mais surtout pour décorer les lettrines et tracer les capitales et les lombardes en début de texte.
Pour citer quelques pigments, le vert-de-gris est toujours bien présent en compagnie de la malachite. Il y a aussi des verts composés soit par mélange ou superposition.


Le bleu
Le bleu est lui aussi une des couleurs dominantes de l’enluminure romane, mais sans conteste la plus utilisée.
En effet, on la voit partout, que ce soit dans les lettrines monumentales historiées ou dans les lignes de capitales et de lombardes qui parcourent les textes. On la retrouve dans l’enluminure, mais également dans l’art du vitrail ou elle est omniprésente à cette époque.
Mais pourquoi donc, et comment le bleu a ainsi pu supplanter la pourpre impériale ?
D’une part, à cause de réformes liturgiques qui condamnent le couleurs trop vives et trop onéreuses. De ce fait, le jaune, le vert et le rouge tendent à disparaître au profit du bleu.
D’autre part, en conséquence de ces réformes dans le Royaume de France, parce que la dynastie capétienne (qui remplace la dynastie carolingienne) a peu à peu fait du bleu sa couleur qui s’est par la suite définitivement rattachée à la royauté.
Pour finir, grâce au culte de la Vierge Marie qui s’épanouit au XIème siècle sous l’impulsion de Papes et d’Évêques.[1] Il recouvre ainsi le manteau de la Vierge. N’importe quelle teinte peut être utilisée, cela dépend principalement des moyens de l’artiste et des disponibilités des pigments.
Pour citer quelques pigments, on retrouve donc les bleus tels que l’indigo, l’azurite, mais surtout le lapis-lazuli et le bleu égyptien.


Noir
Le noir à l’époque romane n’est pas présent en tant que couleur pour peindre, mais sert à cerner les formes qui sont toujours assez compartimentées.
On utilise alors le noir de carbone ou de fumée ou l’encre.

Brun
Si les couleurs brunes ne sont pas dominantes dans l’enluminure romane, elles sont malgré tout présentes. Pour les obtenir, on utilise toujours des pigments issus des terres comme les terres de sienne naturelle ou calcinée.

Les métaux
L’or
Comme toujours, l’or représente la richesse mais il est aussi associé au sacré. C’est pourquoi, comme dans l’enluminure byzantine, carolingienne et ottonienne, il est énormément utilisé dans l’enluminure romane.
Du moins, il l’est avant les réformes liturgiques qui rejettent les couleurs vives et tout ce qui est ostentatoire, ou dans les lieux qui ne sont pas concernés par ces dernières.
Il emplit les cadres, les corps des lettrines monumentales, les fonds qui n’ont aucun décors, les nimbes…

L’argent
L’argent est beaucoup moins utilisé que l’or, mais cela arrive, bien que les exemples que j’ai trouvés soient plus anglo-saxons que romans d’un point de vue stylistique et/ou géographique.

L’utilisation des couleurs
Dans mon article précédent, je vous expliquais que le style graphique roman était le fruit de la fusion et de l’évolution de différents courants d’enluminure. Il en va de même pour les couleurs et leur utilisation.
Elles sont généralement posées en aplats. Les ombre et lumières sont quant à elles apportées grâce à l’apposition de camaïeux plus clairs ou foncés sous forme de strates grâce à des mélanges ou des jeux de transparence.



Voici trois exemples d’enluminures pour que vous puissiez comparer les différents styles.
Qu’en pensez-vous ?
À retenir
La palette de couleurs romane se compose de :
- Blanc : de plomb, craie ou argile
- Jaune : orpiment ou ocre jaune
- Rouge : garance, vermillon et cinabre en plus des autres rouges plus violacés tels que l’orseille et le folium
- Vert : vert-de-gris, malachite, verts composés
- Bleu : l’indigo est toujours présent, quoiqu’en moindre proportion comparé au lapis-lazuli et à l’azurite
- Noir : noir de fumée ou de carbone
- Bruns : terres
- Or et argent : en poudre ou en feuille
Les couleurs dominantes sont :
- Le rouge
- Le vert
- Le bleu
Si l’enluminure romane reste majoritairement polychrome, le style iconoclaste et monochrome né suite aux réformes liturgiques se développe durant cette période et subsiste jusqu’aux siècles suivants.
Et vous, qu’en pensez-vous ? Appréciez-vous autant que moi les couleurs vibrantes de l’enluminure romane ?
Préférez-vous le style monochrome ou polychrome ?
Dites-moi tout en commentaire !
[1]Pastoureau Michel. L’Église et la couleur, des origines à la Réforme. In: Bibliothèque de l’école des chartes. 1989, tome 147. pp. 203-230